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Transmettre son entreprise : le gouvernement sonne la mobilisation générale
Un demi-million d'entreprises à céder d'ici dix ans, trois millions d'emplois en jeu, et seulement 15 % des patrons qui s'y préparent à temps. Face à ce « mur de transmission », Bercy a sorti un plan en onze mesures. Tour d'horizon de ce qui change — et de ce qui reste à faire.
7 juin 2026 · 6 min de lecture
TransmissionL'urgence est là
Les chiffres donnent le vertige. D'ici 2036, environ 500 000 dirigeants partiront à la retraite sans avoir trouvé de successeur. Derrière eux : trois millions d'emplois potentiellement menacés, des savoir-faire accumulés pendant des décennies, des PME ancrées dans leurs territoires.
Ce n'est pas une nouveauté. Mais c'est la première fois que l'État en fait une grande cause économique nationale.
Le 23 avril 2026, Serge Papin, ministre des Petites et Moyennes entreprises, a réuni plus de 500 acteurs économiques à Bercy pour lancer le plan « Objectif reprises ». Onze mesures concrètes. Un message clair : il est urgent d'agir.
Le diagnostic : trop tard, trop peu, trop seul
Avant de soigner, il faut comprendre le mal. Le constat de la Mission Reprise — lancée en juillet 2025 et qui rassemble plus de 200 acteurs issus d'une trentaine de structures — est sans appel.
Les cédants attendent trop. Seulement 15 % des dirigeants préparent leur transmission plus de deux ans à l'avance. Or une cession bien préparée prend en moyenne trois à cinq ans. Le reste du temps, on bricole.
Les repreneurs cherchent dans le vague. La grande majorité des opportunités n'est jamais annoncée publiquement. Les cédants préfèrent les réseaux informels, par crainte de perturber leurs salariés ou leurs clients. Résultat : un marché caché, invisible, où les bonnes rencontres ne se font pas.
Le financement bloque. Près d'un repreneur sur trois rencontre des difficultés pour financer son projet. Ce chiffre monte à 44 % pour les salariés qui veulent racheter leur propre entreprise. Et les prix de cession ont fortement augmenté ces dernières années.
Le Dutreil reste méconnu. Le pacte Dutreil — un dispositif fiscal qui permet de transmettre une entreprise familiale avec une exonération de 75 % sur les droits de mutation, sous conditions d'engagement de conservation des titres — est ignoré par 82 % des dirigeants. Un outil puissant, mais sous-utilisé.
Ce que le plan prévoit
Toucher les cédants avant qu'il ne soit trop tard
La mesure la plus symbolique : l'envoi d'un courrier à chaque chef d'entreprise atteignant 55 ans. Pas un tract. Une sensibilisation personnalisée, renouvelée chaque année. L'idée est simple — et souvent négligée : planter la graine de la transmission avant que l'urgence s'impose.
En parallèle, CCI France et CMA France ont lancé dès le 24 avril une Opération nationale Transmission 2026, avec des actions de terrain dans toute la France pendant un an. Objectif affiché : sensibiliser 25 000 cédants ou repreneurs potentiels par an.
Un guide commun cédants-repreneurs a également été publié. Il centralise les informations pratiques et présente les différentes formes juridiques possibles pour reprendre une entreprise — holding, entreprise individuelle, coopérative, SCOP (Société coopérative et participative, dans laquelle les salariés deviennent associés majoritaires)…
Rendre visible le marché caché
La Bourse de la Transmission Bpifrance (reprise-entreprise.bpifrance.fr) va être entièrement rénovée pour devenir « l'application de rencontre » de référence entre cédants et repreneurs. Les experts-comptables pourront y déposer des annonces pour le compte de leurs clients.
C'est un signal fort. Les experts-comptables sont souvent les premiers à savoir qu'un patron envisage de partir. Les mobiliser comme relais, c'est accélérer la mise en relation sans attendre que le cédant fasse lui-même la démarche.
Sécuriser la transmission familiale
Une cession sur deux se fait dans le cadre familial. C'est la voie la plus empruntée — et souvent la moins anticipée.
Pour fluidifier les transmissions familiales, le gouvernement propose de définir un « dossier type Dutreil » : un cadre commun qui précise les engagements attendus, les pièces à fournir et le calendrier de mise en œuvre. L'idée est de sécuriser le recours à ce dispositif fiscal puissant, mais souvent perçu comme complexe.
Accélérer la reprise par les salariés
Elle ne représente que 17 % des transmissions aujourd'hui. C'est peu — et c'est une occasion manquée. Les salariés connaissent l'entreprise de l'intérieur. Les reprises internes ont souvent de meilleures perspectives économiques. Et elles préservent les emplois.
Pour changer la donne, plusieurs leviers sont activés : mieux faire connaître l'actionnariat salarié, renforcer l'obligation d'information triennale (l'obligation, pour toute entreprise de moins de 250 salariés, d'informer ses employés tous les trois ans de leur droit à reprendre la société), et favoriser le maintien des fonds communs de placement entreprise (FCPE) utilisés lors de rachats.
Faciliter le financement
Le crédit-vendeur — mécanisme par lequel le cédant accepte d'être payé en plusieurs fois, en finançant lui-même une partie de la cession — pourrait bénéficier d'un étalement de l'imposition sur les plus-values. Concrètement : le cédant ne paierait l'impôt qu'au fur et à mesure qu'il perçoit les fonds. Un levier de financement encore trop peu utilisé.
Deux outils Bpifrance sont aussi mis en avant :
- Le Prêt Croissance Transmission pour financer la reprise de PME ;
- La garantie transmission, qui couvre jusqu'à 60 % du financement d'une reprise (titres ou fonds de commerce) pour les TPE et PME.
Ce que le marché dit
Le commerce et la restauration concentrent 57 % des cessions de 2024. Ce sont des secteurs où les transmissions sont fréquentes, les prix parfois accessibles, mais les marges serrées. Des secteurs où la question du repreneur est souvent plus urgente qu'ailleurs.
La transmission intrafamiliale reste dominante, mais elle se complexifie. Les nouvelles générations ne veulent pas toujours reprendre. Et quand elles le veulent, elles n'ont pas toujours les moyens de racheter à un prix qui satisfait le cédant sans léser les héritiers non-repreneurs.
Ce qui manque encore
Le plan est ambitieux. Il est nécessaire. Mais plusieurs freins structurels ne sont pas encore levés.
La complexité fiscale reste entière. Le Dutreil est certes préservé, mais il n'est pas simplifié. Un dossier type, c'est mieux que rien — mais ce n'est pas une réforme.
Le délai de transmission reste un défi culturel. On ne change pas en un an les habitudes d'une génération de patrons qui ont construit leur entreprise brique par brique et qui peinent à imaginer un jour sans elle.
Et les repreneurs formés, eux, ne courent pas les rues. Former les jeunes à l'entrepreneuriat par la reprise — et pas seulement par la création — est un chantier de long terme. Le plan en prend acte, avec des ressources pédagogiques prévues dans les lycées professionnels et les écoles supérieures.
À retenir
La transmission d'entreprise n'est plus un sujet de niche. C'est une question d'économie de proximité, d'emplois locaux, de tissus industriels et artisanaux à préserver.
Le plan « Objectif reprises » marque un tournant : pour la première fois, l'État coordonne l'ensemble des acteurs — chambres consulaires, banques, experts-comptables, organisations professionnelles — autour d'un objectif commun.
Reste à transformer l'essai sur le terrain. Et à convaincre les premiers intéressés — les patrons eux-mêmes — qu'anticiper sa sortie, ce n'est pas trahir son entreprise. C'est lui offrir la meilleure chance de survivre.
Sources
- Plan « Objectif reprises » — Ministère de l'Économie, 24 avril 2026
- Guide pratique « Réussir la reprise et la transmission d'entreprises » — DGE
- Bourse de la Transmission Bpifrance
- France Inter — « La transmission d'entreprises, nouvelle grande cause économique nationale ? », 23 avril 2026
- CPME — « Objectif Reprises : la CPME engagée pour faciliter la transmission des entreprises »
- CCI France — Le Mois de la Transmission-Reprise